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REGISTRES DU BUREAU
[i-56a]
l'on les alloict tuant jusques près la porte Martin­ville W, l'une des portes de Rouen, et si noz gens eussent suyvy leur victoire, ilz eussent facillement entré ce jour mesmes dedans la ville de Rouen, et l'eussent rendue en l'obeissance du Roy, voyant l'in­convénient en quoy ilz estoient, n'eust esté que la Royne ne voulloict que la ville feust pillée(2', il fut deliberé ce jour mesme que l'on leur envoyeroict une trompette pour leur faire entendre que le Roy les voulloict tousjours tenir comme ses bons subjectz et vassaulx, et qu'i luy faisoict mal que lad. ville fut pillée. Lesd, rebelles firent responce à la trompette qu'il n'y avoict moyen pour ce jour d'assembler le Conseil de la Ville, et que le lendemain ilz nefaul-droient à rendre responce, ce qu'ilz firent par ung gentilhomme qui estoict lieutenant du conte de Montgommery '3', nommé La Perrelle, et ung mar­chant de lad. ville, lesquelz vindrent au logis de monseigneur le Connestable en ung villaige qui s'appelle le Mesnil W, près Saincte Catherine. Et y estoict pour les oyr parler le Roy de Navarre, monsieur de Guise et monsieur le Connestable, et fut leur responce fort briefve, car ilz s'en retourne­rent incontynant, et pense qu'ilz ne dirent riens de bon, car on fict incontinant passer l'artillerye de Ia riviere de Darnetal, et commença l'on à faire tren-chées près la porte Sainct-Yllaire (5', et la tour du Coullombier. Et furent incontynant logées quelques pieces pour rompre les deffences, mesmes lad. tour du Coullombier, contre laquelle fut tiré grans nombre
de coups de canon'6' pour la rompre, parce qu'elle tiroict en flan pour ruyner noz soldars, quand ilz yroient à Ja bresche, et aussi qu'elle avoict asppes-seur de dix huict à vingtz piedz de large; et après l'avoir rompue à demy, et qu'elle ne pouvoict plus endommaiger noz gens, l'on commença à batre en batterye depuis lad. tour jusques au dessus de la porte Sainct Yllaire, et estoict la batterye longue de cent cinquante pas pour le moings. Et voyant que nostre artillerye besongnoict fort bien, et que la brèche s'en alloict raisonnable, et que l'on delibe-roict de leur donner bien fort l'assault, la Royne ayant pitié d'eux et craignant que la ville ne fut pillée, elle envoya vers eulx, encores qu'elle faisoict ce que lesd, rebelles debvoient faire, et leur fict en­tendre le bon voulloir que le Roy avoict envers eulx, et qu'il ne demandoict en riens leur ruyne, mais au contraire les voulloict conserver, comme ses subjectz , en tout ce qui luy seroict possible, à la charge qu'ilz se désisteraient de leurs presches, et qui renderoient les ministres entre ses mains et ceulx qui estoient cause des séditions de la ville'7).
Après avoir par eulx entendu la harengue du Roy, ilz délibérèrent mourir plus tost que de rendre la place.
La 51YNE PAU LES ANGLOIS DEVANT ROUEN.
L'assault de Rouen. La prinse de Rouen. La Royne entendant cela, elle y envoya encores
(•' La porte de Martainville ou orientale, près de l'église Saint-Maclou, avait deux tours à toit plat; elle fut démolie vers 1710.
(2)    Dans plusieurs lettres envoyées quelques jours avant la prise de Rouen, Catherine de Médicis ne cache nullement son désir d'épargner à la ville assiégée les horreurs du pillage; elle écrit notamment à M. d'Alluye : "Nous sommes à presant à avoir Bouen, où il y a les plus opiniastres gens que je vis jamays, et qui veullent, en despit que nous en ayons, qu'on les pille, ruyne el saccaige-. La Reine-Mère mande au même moment à M. de Morvilliers : "Nous sommes tousjours davant cette ville (Rouen), laquelle ceulx de dedans veullent, en despit qu'on on ayt, faire saccager, tant ilz sont opiniastres el desraisonnables; vous pouvant asseurer que, si n'estoyt l'envye que l'on a eu de la conserver du sac, il y a six jours que nous feussions dedans- (Lettres de Catherine de Médicis, t. I, p. 423, 424). Michel de Castelnau raconte, dans ses Mémoires, 1.1, p. 106, que le duc de Guise, en présence de l'opiniâtre résistance des assiégés, l'envoya plusieurs fois des tranchées auprès du Roi et de la Reine-Mère qui se trouvaient au fort Sainte-Catherine, "pour leur dire, que s'ils vouloient, la ville seroit prise en moins de deux ou trois heures, ce qu'il ne vouloit faire sans leur bien exprès commandement, à quoy leurs Majestez reculoient tant qu'il estoit possible, espérant tousjours de faire quelque compositions.
(3)    Gabriel de Lorges, comte de Montgommery, commandait à Bouen pour les huguenots.
O II s'agit du Mesnil-Esnard, village à 6 kilomètres de Rouen, canton de Boos, à l'orient de la ville, près de la rive du Robec.
'-' L'une des principales portes do Rouen, munie de deux tours crénelées, qui fut reconstruite en 1570 et démolie vers 1710.
(-) Plus de deux mille coups de canon furent tirés contre la tour du Colombier, mais les assiégés mettaient un égal acharnement à réparer pendant la nuit les brèches ouvertes le jour précédent.
W Suivant Ie témoignage d'un contemporain, Michel de Castelnau, le siège de Rouen se prolongea outre mesure à cause des efforts tentés pour obtenir la reddition de la place; le duc de Guise se chargeait de l'enlever d'assaut en 2 4 heures, mais le chancelier de l'Hôpital insistait pour négocier quelque composition, déclarant cr qu'il ne la falloit forcer, et que c'estoit une mauvaise conqueste que de conquérir sur soy mesmes par armes-*. «L'on envoya, rapporte Castelnau, le capitaine des gardes écossaises et le sr d'O (qui ne faisaient qu'un seul et mémo personnage) deputez, pour voir s'il se pourroit faire quelque accord, mais ceux du dedans demeurèrent résolus en leur opiniastreté». (Mémoires de Michel de Castelnau, 1.1, p. 106.)